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gare du nord - Page 2

  • Le ventre de la baleine, à propos de Gare du Nord de Claire Simon, par Sarah Vajda

     

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    Bilan critique globalement négatif.

    Selon mézigue,  l'un des meilleurs films parus depuis longtemps : Eustache, Rohmer,  Rivette, Simon, le monde comme il va mal,  adouci par son propre poème. Consolation du cinéma, « dédiée aux malheureux » comme le fut le plain-chant de  Boèce naguère. Chacun de nous, ici,  aujourd'hui, à Paris-qui-êtes en France, en transit sur la terre, nantis ou bourgeois, misérables ou hors castes, intouchables, également enfermés dans le ventre de la baleine, ceux qui prendront le Thalis ou l'Eurostar ce soir ou ceux qui,  chaque jour,montent dans le RER E ou B. Embarqués. 

    Gare du Nord,  à l'instar de Seymour, une introduction, ultime déclaration publique en forme de théorie  littéraire de D. J. Salinger,  inscrit  son refus d'une forme achevée.  La perfection marquerait la mort du projet, l'indécision de genre (S/Z), entre documentaire et fiction, s'affirme non pas faiblesse mais marque même de l'Auteur. Chaque instant de vie portant en lui-même son terminus ad quem  exige que la forme demeure imprécise, ouverte. Work  in progress contre  produit fini.  De l'œuvre d'art considérée comme  matière à réflexion : un miroir du monde. Le résultat de cette ambitieuse opération frôle le chef-d’œuvre. Le spectateur en sort moulu, peiné de se souvenir vivre en un tel temps ;  et néanmoins, peine partagée, plus heureux ou    ô la vie unanime ! –  moins malheureux. De duende paré, sans verbiage, sans fureur et sans bruit, sans aucune simagrée,  l'invivable vécu, notre pain quotidien et la gare comme une église,  privée de Dieu où monte le chant des enfants perdus. En l'absence d'aucun  maître, rassemblant son troupeau au jour du Grand Pardon,  les enfants morts en appellent au jugement du monde. Instant magique que celui où une jeune fille souffle dans une sorte de corne de brume, venue d'on ne sait quel point du globe, pour reconduire un père égaré vers l'enfant prodigue.

    Au-delà des générations, loin de l'impératif catégorique des classes d'âges, pensée de vigile, surveiller  et punir,  ce chant de d'espérance où Ismaël,  héros de Moby Dick,  croise Mathilde de la Mole vieillie,  qui se souvient avoir été si belle, qu'elle perdit bien des Julien Sorel, mal préparée à affronter son ultime compagnon, le crabe sans tambour dans une guerre à l'avance perdue.

    Pour une réalisatrice,  née en 1955, la gare du Nord  devient  le champ où se donne à  saisir avec une impitoyable exactitude la métamorphose d'une société. En pleine lumière et avec une rare évidence,  nécessité  s'impose aux  anciens jeunes gens de la classe 75 de transmettre leurs maigres gains avant de disparaître tout à fait : ce que métaphorise Mathilde, l'admirable personnage interprétée par Nicole Garcia, professeur d'histoire à Paris IV,  passant  le flambeau à Ismaël, jeune étudiant en sociologie  à Paris VIII bien entendu. 

    Entre eux, ce jeune Algérien bon à rien [1], né en France et la femme qui a tout réussi, quelques degrés de séparation. Joan, Monia Chokri,  l'étonnante interprète de Xavier Dolan, éblouissante jeune femme en rose et rouge, campe une  femme au bord de la crise de nerfs almodovaresque.  Ancienne élève de Mathilde, là voici condamnée, après huit ans d'études d'histoire en Sorbonne s'il vous plaît, à exercer la très indigne profession d'agent (e)  immobilière. Un malheur n'arrivant jamais seul, elle devra,  pour  juste punition d'avoir bossé comme une tarée et délaissé son mari chômeur,  divorcer. « Adulescent », le nouveau synonyme de masculin. Images d'un autre temps. Une trentenaire renâcle à l'idée de devoir abandonner  ses gamins comme d'importuns  paquets,  le dimanche soir sur le quai d'une gare.  Entre les amants de hasard, Joan servira d'assez mauvais pigeon voyageur  À moins, qu'hors champ, demain, Mathilde morte ne se fasse le Cupidon des esseulés et retrouve sa place, son rang de professeur, de mère et de belle-mère ? De l'ordinaire comme pathogène, criminel. Un dernier comparse, pas le moindre, François Damiens, dans son propre rôle de gugusse, rattrapé par la réalité, interprète avec une rare justesse Sacha, un père bobo, éternel gamin, dont la fille a fugué, et sans  doute gogothe,  aura rejoint les souterrains du Capital, le monde des raves et de la drogue. Les égouts de Paris, le noir enfer des détresses enfantines.

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    Trois générations en lutte pour un monde meilleur, rattrapées par le pire des mondes, métaphorisé par cette terrible ruche de la Gare du nord, entre RER et trains à grande vitesse, longues distances. S'il n'y avait que l'atroce néon blanc verdâtre sur les visages, dégradant le visage de l'homme jusqu'à l'ignoble, seulement ces milliers de kilomètres de rails qui ne mènent, métro/ boulot/ dodo,  nulle part car partout c'est pareil, ce vaste espace de sociabilité possible, d'aventures en maraude,  devenu l'exact non-lieu où se donne à appréhender l'atomisation du non sujet moderne, le film serait déjà admirable. S'il n'y avait que ce bourdonnement incessant, devenant le plus oppressant des silences, quand les  gardes à chiens jouent ronde de nuit sans se soucier jamais  des expulsé,  errants livrés aux plis sinueux des grandes capitales, ce serait merveilleux. Davantage. La gare, comme  carrefour où les tragédies s'entrecroisent sans jamais exploser, un lieu d'invisibilités individuelles et collectives. La vive affirmation de vies,  toutes également surnuméraires où meurt la distinction canonique de Cordélia, fille du roi Lear : «  Je sais quand on est mort et quand on est vivant. » Obsolète. Désormais nous devrons  vivre comme si l'on était mort et mort, hanter la terre jusqu'à disparition programmée de toute vie.  Claire Simon nous fait traverser le fleuve des morts : Gare du Nord, les clandestins se tuent, sautant sur l'Eurostar, les clochards crèvent comme ne crèvent plus les animaux domestiques, les filles disparaissent, les  hommes se frôlent sans se voir, se parlent sans s'entendre, dans  le plus bruyant des mondes du silence. Le monde contemporain devient cette assemblée  d'infidèles où le surnaturel est roi, détraqué, allant de travers, marchant en crabe. Cancer généralisé. Accepté. Ici la maladie passe pour santé, la déglingue pour ordinaire et la folie pour raison. Nef des fous. Rarement et avec plus de délicatesse, un cinéaste, peut-être fallait-il que ce soit une femme,  avait su,  en si peu d'images et si peu de mots,  tant en dire, tant donner à humer, à entendre, à voir. Poser ses doigts labiles sur l'incroyable douleur que l'on dit « sociétale », le non-sens,  total,  souverain,  totalitaire,  du monde annoncé et venu.

    Contrairement à ce qui a été écrit çà et là, de « Télérama » aux « Inrocks », la fictionnalisation du documentaire – la leçon, le geste moral qui meut la caméra –  est magistrale. 

    Cléo de 5 à 7 ! Entre les chimio, perruque mal visée sur son crâne, nausées et terreur de l'opération dont elle ne se relèvera pas, Mathilde accepte le flirt inattendu, inespéré avec Ismaël, garçon perdu : sa thèse ne sera pas une vraie thèse homologuée, déjà désaccordée des attentes de son professeurs. En ce non-lieu, ce désert des cœurs, leurs âmes  chantent à l'unisson  et leur premier et  unique baiser  se verra  moqué, dévoilé par l'indiscrétion des caméras de surveillance.  Société de contrôle : un monde où ce qui ne s'achète et ne se vend, un monde où toute chose,  hors du cadre marchand ou institutionnel, se voit sommé de disparaître. Docile, disparaît. Ismaël,  aux abonnés absents, Mathilde  sombre dans la tristesse, perd le seul lien avec le réel,  qui lui aurait permis  de se battre. Elle mourra. Comme ce que nous aimons meurt de notre faiblesse, notre lâcheté à le défendre, l'avoir défendu. Dont acte. La fiction ici n'est pas anecdote mais  métaphore. Pour vivre,  il convient d'avoir des raisons et notre joli monde marchand,  une à une,  les supprime, les efface,touche shift de nos ordinateurs, sans espoir de retour. Du voyage en l'étrange pays que l'on dit Capital, nul homme ne reviendra. Le capitalisme est un totalitarisme plus violent  que ne le furent les précédents, un totalitarisme, qui cache son nom, aussi sournois que le cancer et qui, déclaré, ne lâche plus sa proie.

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    Gare du Nord, le capitalisme s'affiche. Il tient ses promesses.

    Ses figures : la petite fille du Nord.Venue bosser à Paris, sa quête a pris fin dès la première station. Un magasin de lingerie. Le calvaire passe par la case mépris. Pourquoi son patron  prendrait-il la peine de lui signifier l'interruption ou la reconduction de son maigre CCD ? S'en fout. Existe pas.

    Remplaçable. Agressée par un dingue – l'unique allusion discrète à la misère sexuelle et à l'islamisation –, elle tente de se plaindre à unsupérieur invisible,qui,  joint au téléphone, s'inquiète seulement de savoir quand elle pourra rouvrir,  sans prendre la peine de venir la consoler. Le vendeur de confiseries balinais arrivé ici via le Japon… Travail précaire, de préférence inutile. Tous ces placeurs  de néant, ces enfants humiliés  mis sur le chemin des petites gens pour éviter aux hommes de se rencontrer. Vie moderne, silence. La vie comme un vaste hôpital...  Moderniser une gare c'est toujours transformer un refuge en espace marchand. L'inefficace violence policière rappelle certaine nuit d'émeute Gare du Nord à Paris-qui-êtes en France, à quelques encablures du centre-ville. L'arrogance des « dames pipi », qui ne laissent personne se soulager à l'œil, quoi qu'elles fussent rétribuées au mois. La dureté minérale des jeunes Roumaines, l'indifférence générale, le superbe isolement où conduit la folie comme dernier rempart, la nécessaire bestialité des vigiles, la dureté des cœurs : aucun des plus terribles maux de notre belle société post industrielle ne manque à l'admirable dessein du film.

    Bien entendu, il faudrait développer,  évoquer l'ombre de la Bête humaine de Renoir, la gare comme espace de travail, celle d'Hugo Cabret où déjà la sauvagerie des cœurs post 1918,  se profilait,  lieu d'asile d'un déclassé, Monsieur Georges Méliès, condamné à vendre des bonbons et des jouets,sans que personne ne sache qui il fut... 

    Longue vie à Madame Claire Simon, quelqu'un, assurément !


    Sarah Vajda




    [1] Le mot, la rime facile,  est de Romain Gary dans La Nuit sera calme,  son autobiographie déguisée en livre d'entretiens,  il  fait ici référence à l'aura dont les honnêtes gens entourent le nom Algérien.


    [PISTE A SUIVRE : un avis diamétralement opposé sur ce film de la très méchante Murielle Joudet à lire ici.]

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